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Tout savoir sur le grommelot | De Dario Fo aux Minions

De la commedia dell’arte à Dario Fo en passant par Chaplin, plonge dans l’histoire du grommelot et apprends à le pratiquer grâce à nos exercices.

Par Seb Haméon
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Et si la meilleure façon de mieux jouer, c’était d’arrêter de chercher tes mots ? C’est tout le principe du grommelot, ce langage inventé qui libère le corps et l’émotion en s’affranchissant du sens littéral. Popularisé par Dario Fo, utilisé par Chaplin, Tati ou encore les Minions, ce charabia n’a rien d’un simple gadget comique : c’est un outil d’entraînement redoutable pour tout improvisateur. Découvre son histoire, ses vertus, et des exercices concrets pour t’y mettre dès aujourd’hui.

Boîte à outils
4 exercices pour s’entraîner au grommelot
Du plus accessible au plus exigeant : quatre exercices à tester en atelier pour libérer le corps, l’écoute et l’émotion.
Facile
Exigeant
1
Facile
La Soirée canapé charabia
Chacun écrit une blague en charabia
On la lit à tour de rôle, comme entre amis
Objectif : faire rire par l’intonation et l’engagement physique
2
Facile
Les rituels du quotidien sans mots
Situations simples : réunion tendue, boulangerie, séduction
Règle unique : communiquer uniquement par des sons
Ce qui compte : le ton, pas le propos
3
Intermédiaire
Alterner charabia et français
Un meneur frappe dans ses mains
Les joueurs basculent instantanément d’une langue à l’autre
Le défi : garder fluidité, sens et émotions intacts
4
Exigeant
Le Traducteur
Joueur 1 : discours enflammé en grommelot
Joueur 2 : traduit en français pendant les pauses
La difficulté : calquer gestes, intonation et longueur des phrases

Qu’est-ce que le grommelot ?

Tu as sans doute déjà entendu ce mot sans savoir vraiment ce qu’il désigne : le grommelot. Il s’agit d’un langage imaginaire, apparemment incompréhensible, qui se fabrique au fur et à mesure qu’on le prononce.

Le théoricien du théâtre Patrice Pavis en donne une définition précise dans son Dictionnaire du théâtre : l’acteur y « parle en grognant », sans employer de véritable langue, tout en donnant l’impression de dire quelque chose, avec des intonations tout à fait crédibles.

Le mot vient du verbe « grommeler », qui signifie parler entre ses dents, de façon indistincte. Tu croiseras aussi ce langage sous d’autres noms : charabia, baragouin, galimatias, amphigouri, jargon, sabir ou encore pataquès.

Pour t’en faire une idée concrète, pense à un enfant qui imite une langue étrangère : faux accent appuyé, intonations exagérées, et une assurance totale malgré l’absence totale de sens.

Une histoire théâtrale entre commedia dell’arte, censure et Dario Fo

L’histoire du grommelot ne fait pas consensus, et c’est peut-être ce qui en fait tout le charme. Deux hypothèses cohabitent sur la naissance du mot.

Pour le linguiste Claude Duneton, le terme serait né en France dans les années 1920, au moment où l’on redécouvrait la commedia dell’arte. C’est la troupe de Jacques Copeau qui aurait été à l’origine de cette résurgence. Son émule Léon Chancerel aurait ensuite poussé plus loin les recherches, avec sa troupe des Comédiens routiers, créée en 1929. Le mot apparaît d’ailleurs noir sur blanc dans son livre Le Théâtre et la jeunesse, publié en 1946-1947.

Une autre version, rapportée par le Dictionnaire encyclopédique du théâtre, situe l’invention du mot un peu plus tôt : il aurait été forgé par les élèves de l’École du Vieux-Colombier dès 1918, pour désigner le faux texte qui accompagnait leurs improvisations.

Reste une question qui agite encore les spécialistes : Dario Fo a-t-il inventé le terme ? Selon le chercheur John Rudlin, le dramaturge italien aurait en réalité appris la technique auprès de Jacques Lecoq, qui la tenait lui-même de Jean Dasté, formé au contact de la troupe des Copiaus. Cette dernière employait déjà le mot, sous la forme « grummelot ». Fo lui-même n’a d’ailleurs jamais revendiqué la paternité du terme, le qualifiant de mot d’origine française, repris et déformé par les comédiens vénitiens.

Histoire du grommelot
Aux origines d’un langage inventé
De la commedia dell’arte à la scène mondiale : un siècle de charabia théâtral, entre hypothèses concurrentes et transmission de maître à élève.
1
1918
École du Vieux-Colombier
Les élèves auraient forgé le mot pour désigner le faux texte de leurs improvisations.
2
Années 1920
Hypothèse Claude Duneton
Le mot naît en France avec la redécouverte de la commedia dell’arte, portée par la troupe de Jacques Copeau.
3
1929
Les Comédiens routiers
Léon Chancerel crée sa troupe et pousse plus loin les recherches sur ce langage.
4
1946-1947
Première trace écrite
Le mot apparaît noir sur blanc dans Le Théâtre et la jeunesse de Léon Chancerel.
5
La filiation
De maître à élève
Une transmission directe, selon le chercheur John Rudlin.
Copiaus (« grummelot ») → Jean Dasté → Jacques Lecoq → Dario Fo
6
1969
Mistero Buffo
Dario Fo offre au grommelot une reconnaissance mondiale et invente ses grommelots italien, français et américain.
!
À retenir : Dario Fo n’a jamais revendiqué la paternité du terme. Il le qualifiait de mot d’origine française, repris et déformé par les comédiens vénitiens.

Ce qui est certain, c’est que le Prix Nobel italien a offert au grommelot une reconnaissance mondiale. Dans son spectacle Mistero Buffo (1969), tournée satirique et itinérante, Fo construit ses propres grommelots à partir des dialectes archaïques de la vallée du Pô, mêlés à des phonèmes modernes. Il invente ainsi, tour à tour, un grommelot italien, français et américain.

Mais pourquoi recourir à cette langue inventée ? Fo lui-même donne deux explications, presque contradictoires :

  • D’un côté, elle permettait aux comédiens itinérants de se faire comprendre d’un public parlant des dialectes très différents d’une région à l’autre.
  • De l’autre, elle servait à échapper à la censure : une anecdote raconte que des policiers, chargés de dresser un procès-verbal après un spectacle jugé subversif, se seraient retrouvés incapables de transcrire le moindre mot compréhensible.

Le grommelot au cinéma | Dans les dessins animés et les jeux vidéo

Le septième art s’est lui aussi emparé du grommelot. Premier exemple marquant : Les Temps modernes (1936), le tout premier film où l’on entend la voix de Charlie Chaplin. Son personnage de Charlot y interprète la chanson Je cherche après Titine entièrement en grommelot, mélange de mots français et italiens dénués de sens.

Autre référence citée par le critique Michel Chion : Themroc (1973), de Claude Faraldo. Le film ne comporte aucun dialogue intelligible, seulement une suite de cris, de grognements et de phrases incompréhensibles. Jacques Tati, de son côté, se livre lui aussi à des grommelots bougonnes dans Trafic, selon Le Figaro.

Plus près de nous, les Minions, apparus en 2010 dans Moi, moche et méchant, s’expriment dans un charabia mêlant français, anglais et espagnol.

Le jeu vidéo n’est pas en reste : la série des Gobliiins (Coktel Vision), Star Fox (Nintendo) ou encore Les Sims, avec son fameux « simlish », ont tous eu recours à ce langage inventé. D’abord pour des raisons bien pragmatiques de coût et de limitations techniques.

Pourquoi pratiquer le grommelot en improvisation ?

Le grommelot se situe exactement à la croisée du théâtre traditionnel et de l’improvisation. C’est un outil redoutable pour qui veut progresser sur scène.

Sa première vertu : il libère l’intellect. En s’affranchissant du vocabulaire et de la syntaxe, tu n’as plus besoin de chercher tes mots ni de te censurer. Tu peux te concentrer pleinement sur le jeu physique, la relation à l’autre et l’émotion.

Deuxième bénéfice : il affine ton écoute. Sans les mots pour te raccrocher, tu es contraint de te concentrer sur le non-verbal et le para-verbal : l’intonation, le volume, la longueur des phrases, les gestes de ton partenaire.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de grands pédagogues comme Jacques Lecoq ou Viola Spolin l’utilisaient en formation. Ils faisaient remplacer le texte d’une pièce par du charabia, le temps d’ancrer le personnage dans le corps, avant d’y replacer les mots.

Enfin, le grommelot a une dimension profondément personnelle. Il ne suppose aucun dictionnaire : il se construit avec l’identité de celui ou celle qui le pratique. Autant dire qu’il existe autant de grommelots que de personnalités.

Boîte à outils de l’improvisateur
Le grommelot : 4 bonnes raisons de s’y mettre
À la croisée du théâtre traditionnel et de l’improvisation, un outil redoutable pour progresser sur scène.
1
Il libère l’intellect
Plus besoin de chercher tes mots
Fini le vocabulaire et la syntaxe
Fini l’autocensure
Tu te concentres sur le jeu physique, la relation et l’émotion
2
Il affine ton écoute
Sans les mots, tu écoutes tout le reste
Le non-verbal : gestes, regard, corps
Le para-verbal : intonation, volume, rythme
La longueur des phrases de ton partenaire
3
Il est validé par les grands pédagogues
Jacques Lecoq · Viola Spolin
Ils remplaçaient le texte d’une pièce par du charabia
Le temps d’ancrer le personnage dans le corps
Puis on y replaçait les mots
4
Il est profondément personnel
Aucun dictionnaire, aucune règle
Il se construit avec ton identité
Il n’y a pas de « bon » grommelot
Autant de grommelots que de personnalités
« Et si la meilleure façon de mieux jouer, c’était d’arrêter de chercher tes mots ? »

Boîte à outils | Des exercices pour s’entraîner au grommelot

Envie de te lancer ? Voici une sélection d’exercices, du plus accessible au plus exigeant, pour apprivoiser le grommelot en atelier.

  • La Soirée canapé charabia. Chacun écrit une petite blague en charabia sur un bout de papier. Installé confortablement, comme lors d’une soirée entre amis, tu la lis à tour de rôle devant le groupe. Le seul objectif : déclencher l’hilarité générale grâce à tes intonations et ton engagement physique. C’est l’exercice idéal pour dédramatiser la pratique et oser se lancer sans complexe.
  • Le Traducteur. Un premier joueur s’adresse à l’assemblée avec un discours enflammé en grommelot, en jouant éventuellement un faux accent. Un second joueur endosse alors le rôle de l’interprète et traduit la scène en français, pendant les pauses du premier. La difficulté : le traducteur doit impérativement calquer son interprétation sur le non-verbal, en reprenant les mêmes gestes, la même intonation, et en respectant la longueur des phrases de l’orateur.
  • Alterner charabia et français. Sur les indications d’un meneur de jeu (qui frappe dans ses mains, par exemple) deux joueurs en pleine improvisation doivent basculer instantanément du français au baragouin, puis inversement. Le vrai défi ? Garder la fluidité, le sens et les émotions de la scène intacts, quel que soit le langage utilisé.
  • Les rituels du quotidien sans mots. Propose des situations simples et identifiables : une réunion de travail tendue, un client à la boulangerie, une scène de séduction improbable. Une seule règle s’applique : la communication passe uniquement par des sons. Ce qui compte n’est plus ce qui est dit, mais le ton qu’on y met.

Tu peux aussi découvrir 10 exercices pour jouer dans parler pour aller plus loin.

our aller plus loin, tu peux aussi t’inspirer d’exercices progressifs pensés spécifiquement pour les débutants : la fabrication de sons à deux, où chaque improvisateur ajoute une syllabe à la séquence précédente ; le fameux « oui et » en grommelot, qui permet de pratiquer l’écoute et l’accord théâtral sans passer par les mots ; ou encore des scènes qui alternent volontairement grommelot et français, sur le signal d’un maître du jeu, pour explorer toutes les nuances de ce langage inventé.

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