· Les Maestros de l'Impro

Viola Spolin | Biographie de la mère de l’impro

Qui est Viola Spolin ? Créatrice des Theater Games et auteure d’Improvisation for the Theater, elle a fondé l’impro moderne.

Par Seb Haméon
Pas encore noté
Notez cet article :

Tu penses que l’impro est née dans un club de comédie, entre deux humoristes pressés d’écrire des sketchs ? Erreur. Elle a été inventée par une travailleuse sociale de Chicago. Viola Spolin (1906-1994), reconnue comme la mère de l’improvisation, a conçu ses jeux théâtraux pour aider des enfants d’immigrés à surmonter leur timidité. De ces exercices sont nés la Second City, puis des générations de comédiens, de Mike Nichols à Robin Williams. Son manuel Improvisation for the Theater, publié en 1963, est encore aujourd’hui la bible de milliers de troupes. Voici l’histoire de la femme qui a donné à l’impro ses règles du jeu.

La carte de la Maestra Les Maestros
Portrait de Viola Spolin
Viola Spolin Mère de l’impro moderne
Dates 1906 – 1994
Nationalité Américaine, née à Chicago
Discipline Pédagogue et directrice de théâtre, formée au travail social
Apport majeur Créatrice des Theater Games, du « side-coaching » et de la suggestion du public
Œuvre-clé Improvisation for the Theater (1963)

Le Parcours | Des rues de Chicago à la Second City

Une enfance de jeux à Chicago

Tout commence à Chicago, en 1906. Viola Spolin y naît dans une famille d’immigrants juifs russes, cinquième d’une fratrie de six enfants. Son père, Constantin Belachakovsky, arrive avec un exemplaire de On Liberty de John Stuart Mill sous le bras. L’officier de l’immigration, incapable de prononcer son nom, le rebaptise « Mills ». Il deviendra plus tard chef de la Red Squad, l’escouade policière qui surveille les groupes radicaux de Chicago. Dans ce clan socialiste et bohème, les samedis soirs se passent en charades et en « opéras » improvisés teintés de yiddish. Faute d’argent pour se divertir, Viola invente ses propres règles de jeu dans la rue, entre marelle, jacks et billes.

Le détour raté par New York

Attirée par la scène, la jeune femme veut d’abord devenir actrice. Elle part à New York, mais les rôles se font rares. Elle tente de rejoindre la troupe du Group Theatre, sans succès. Déçue par la rigidité des méthodes traditionnelles, elle rentre à Chicago. Elle ignore encore qu’elle va y réinventer le théâtre américain.

Hull House et la rencontre avec Neva Boyd

En 1924, à 18 ans, elle pousse la porte de la Hull House, le premier centre d’action sociale de Chicago, fondé par Jane Addams pour accompagner les vagues d’immigrés. Elle y suit l’enseignement de Neva Boyd, sociologue progressiste, et vit chez elle jusqu’en 1927. Boyd est la pionnière de la « théorie du jeu » : le jeu spontané et structuré stimule l’imagination, la souplesse face à l’imprévu et le contrôle de soi. Elle dira que sa jeune élève connaît plus de jeux que tous les adultes qu’elle a rencontrés. Spolin, elle, la qualifiera comme l’inspiratrice de toute sa vie.

Viola Spolin Des rues de Chicago à la Second City Le parcours de la mère de l’improvisation
1906 · Chicago Naît dans une famille d’immigrants. Charades et jeux de rue.
1924–1927 Hull House. Se forme à la « théorie du jeu » de Neva Boyd.
1939–1941 Superviseuse au WPA. Premiers Theater Games et suggestions du public.
1946 Fonde la Young Actors Company à Hollywood.
1955 Forme les Compass Players, première troupe d’impro.
1959 Dirige les ateliers de la Second City.
1963 Publie Improvisation for the Theater, la « bible » de l’impro.
Fin des années 60 Fonde le Game Theatre : le public monte sur scène.
1972 Prédit que le monde entier se réunira pour « jouer aux jeux ».
1994 S’éteint. Son enseignement « nous survivra à tous ».

Le WPA, laboratoire des premiers jeux théâtraux

La Grande Dépression lui offre ensuite un terrain d’expérimentation inespéré. De 1939 à 1941, la Works Progress Administration (WPA), née du New Deal, l’engage comme superviseuse dramatique à Chicago. Face à elle, des dizaines de jeunes immigrés italiens, grecs ou mexicains, pétrifiés par la timidité et la peur d’échouer. Elle élimine le texte et le jargon de l’acteur pour s’adresser au corps, et conçoit ses premiers exercices, qu’elle appelle des « problèmes ». En 1939, elle demande pour la première fois des suggestions au public pour nourrir une improvisation en direct. En septembre 1940, un journal titre : « Les nouvelles d’hier sont la pièce de théâtre de demain ». Son spectacle Halsted Street est « conçu, écrit et joué par les gens eux-mêmes », salue la presse.

Une vie de famille tournée vers le jeu

Côté vie privée, Viola épouse d’abord Wilmer Silverberg, un pharmacien de Chicago. Deux fils naissent : Paul et William. Face à la montée de l’antisémitisme, la famille change son nom en « Sills ». En 1940, elle se remarie avec Ed Spolin, un charpentier et scénographe rencontré au WPA. Plus tard, elle sera aussi l’épouse de Kolmus Greene.

La grange rouge de la Young Actors Company

En 1946, le couple part pour la Californie. Grâce aux talents de menuisier d’Ed, la mère de l’improvisation installe la Young Actors Company dans une grande grange rouge au 1745 North La Brea, à deux pas d’Hollywood Boulevard. Pendant près de dix ans, elle y enseigne ses jeux théâtraux à des enfants, ses « cobayes » pour affiner ses exercices. Parmi eux, deux futurs acteurs de renom : le tout jeune Alan Arkin et Paul Sand.

Compass Players et Second City | Le retour à Chicago

En 1955, son fils Paul Sills et le producteur David Shepherd la rappellent à Chicago. Ils viennent de lancer les Compass Players, première compagnie entièrement improvisée au monde. Viola Spolin anime les ateliers qui soudent la troupe et donnent à Mike Nichols, Elaine May ou Barbara Harris les clés de la scène spontanée. En 1959, Paul Sills cofonde The Second City et fait revenir sa mère. Installée à l’hôtel Lincoln, elle dirige les ateliers obligatoires des comédiens professionnels. En mai 1962, elle signe un contrat avec Northwestern University Press. Le livre qui va changer l’impro est en route.

La Révolution | Comment Viola Spolin a “inventé” l’improvisation 

Trois révolutions se cachent derrière la carrière de Viola Spolin. Elles se répondent l’une l’autre, et tu les retrouves encore aujourd’hui dans beaucoup d’ateliers d’impro.

Sa première révolution est pédagogique

Face à des enfants qui ne comprennent ni le texte ni le jargon de l’acteur, elle décide de s’adresser directement au corps. Sa formule tient en trois mots : « body, mind, intuition ». Le jeu sort le problème de la tête pour le faire passer dans le corps. Et chaque jeu naît d’une difficulté concrète, jamais d’une théorie. Elle le rappelait volontiers : « Je ne me suis pas assise chez moi pour les inventer. Quand j’avais un problème de mise en scène avec mes acteurs, je créais un jeu. Quand un autre problème surgissait, j’en inventais un nouveau. »

Sa deuxième révolution est théorique

Demande à un comédien d’« agir » ou d’« être drôle », et son esprit rationnel s’active. Spolin l’appelle le censeur. C’est lui qui fabrique le trac et le cabotinage. Son remède ? Transformer la scène en un jeu régi par une consigne technique précise. Absorbé par ce problème ludique, l’acteur oublie le regard du public et retrouve une spontanéité totale. Son fils Paul Sills résume l’astuce : le jeu « déséquilibre le mental », et ce déséquilibre ouvre la porte à l’intuition. Selon Viola, il faut y être « poussé par la ruse ».

Sa troisième révolution est spectaculaire

Dès 1939, elle demande au public des suggestions pour guider une improvisation en direct. Sur un plateau nu, les acteurs font surgir meubles, laboratoires ou vaisseaux spatiaux par le seul mime. Ce qui n’était qu’un outil d’atelier devient un spectacle grâce aux Compass Players, puis à la Second City. De cette scène de Chicago sortiront Robin Williams, Whoopi Goldberg et la quasi-totalité du casting du Saturday Night Live. L’impro moderne, telle que tu la connais, vient de là.

En plaçant le jeu au centre de sa pédagogie, Viola Spolin a jeté les bases d’une discipline aujourd’hui mondiale. Pour comprendre comment sa méthode a bouleversé la scène, plonge dans l’histoire du théâtre d’improvisation et ses 2500 ans d’évolution depuis ses racines antiques.

Les Concepts-Clés | Les grands outils de la méthode Spolin

Derrière les plus de 200 jeux de Viola Spolin se cachent quelques principes simples. Quatre d’entre eux structurent toute sa méthode, et tu les croises dans chaque atelier d’impro.

La méthode Les 4 outils de la méthode Spolin Quatre principes qui structurent ses Theater Games — et que tu croises dans chaque atelier d’impro.
01 Le Point de Concentration (POC) Ancrer l’attention sur une tâche extérieure et physique. Absorbé par le jeu, l’acteur oublie le regard du public et libère son « vrai soi ».
02 Le side-coaching Plus de metteur en scène qui juge après coup. Les consignes sont lancées à voix haute pendant le jeu : « Let it flow ! »
03 Follow the follower Le leadership circule. Chacun devient tour à tour guide et suiveur, jusqu’à former un seul « esprit de groupe ».
04 Le présent, sans « misty-moisty » Jouer comme on reçoit une balle : tout entier dans l’instant. Ni mémoire ni psychothérapie : « Don’t get misty-moisty ! »

Le Point de Concentration (POC ou focus)

C’est l’ancre de l’attention du comédien. Plutôt que de penser à son personnage ou à son texte, l’improvisateur se concentre sur un élément extérieur, physique et dynamique : manipuler un objet invisible, respecter une règle de déplacement. Pourquoi ? Parce que, selon Spolin, la société nous enferme dans un « syndrome d’approbation-désapprobation » qui bloque la spontanéité. Elle oppose ainsi le True Self, le soi véritable, intuitif et créatif, à l’Ego-Self, le moi égotique qui cherche à plaire. Fixer l’attention sur une tâche objective libère le premier du second.

Le side-coaching

Viola Spolin refuse la posture du metteur en scène autoritaire qui juge après coup. Elle reste au bord de la scène et lance ses indications à voix haute pendant que les acteurs jouent. Ces consignes verbales, le side-coaching, maintiennent les comédiens concentrés et dans l’instant présent, sans jamais interrompre le flux du jeu. Le metteur en scène devient un partenaire de jeu, pas un juge.

Follow the follower et l’esprit de groupe

Dans un groupe de Spolin, le leadership ne tombe pas d’en haut. Il circule. C’est le principe Follow the Follower : chaque joueur devient tour à tour guide ou suiveur, selon le mouvement d’ensemble. Le jeu du Mirror Image sert justement à ça. Il force une écoute sensorielle immédiate et développe ce que Viola appelle le Group Mind, l’esprit de groupe.

Le présent et le refus du « misty-moisty »

Le temps de l’improvisation n’est pas celui de l’horloge. C’est un temps suspendu, intuitif et continu. Viola Spolin compare cette présence absolue à « the Buddhist thing », un truc bouddhiste : comme un joueur de baseball, l’acteur est entièrement mobilisé par la balle qui arrive, sans penser au coup d’avant ni à la fin du match.

Mais présence ne veut pas dire épanchement. Quand un joueur glissait vers un état larmoyant, elle coupait net d’un célèbre « Don’t get misty-moisty ! ». Ses ateliers ne sont ni une psychothérapie ni un lieu de complaisance émotionnelle. Le théâtre reste un art de la relation physique, concrète et matérielle, ici et maintenant. C’est là toute la différence avec la Méthode, qui s’appuie sur la mémoire, par exemple une déception d’enfance. L’impro de Spolin puise dans l’intuition, une source plus profonde. L’actrice Valerie Harper rapporte que des moines bouddhistes lui ont dit qu’elle avait « ouvert une porte ancienne ».

« Tout le monde peut jouer. Tout le monde peut improviser. »

Viola Spolin

Cette phrase ouvre son livre de 1963. Elle résume aussi l’héritage qu’elle laisse aujourd’hui, bien au-delà des scènes d’impro.

L’héritage aujourd’hui | Une méthode qui dépasse la scène

Que reste-t-il de Viola Spolin ? D’abord un livre. Publié en 1963, Improvisation for the Theater rassemble plus de 200 jeux et redéfinit l’enseignement du théâtre. Traduit en suédois, en allemand, en portugais et en néerlandais, il s’installe en tête des ventes. Dans les librairies spécialisées de Los Angeles, il dépasse même les traités de Constantin Stanislavski.s

La pionnière des Theater Games ne s’arrête pas là. À la fin des années 1960, elle fonde avec son fils Paul Sills le Game Theatre, à Chicago. Le public y monte sur scène pour jouer lui-même aux jeux théâtraux. La barrière entre spectateurs et performeurs tombe. Plus tard, retirée dans les collines d’Hollywood, elle rédige son testament pour comédiens en solo, Theater Games for the Lone Actor, édité et préfacé par Paul et Carol Sills.

Son influence déborde ensuite largement du théâtre. Le principe du « oui, et », accepter et construire sur la proposition de l’autre, sert aujourd’hui à former plus de 15 000 scientifiques et médecins à la collaboration dans des situations à fort enjeu. À la prison de Cook County, ses jeux aident les détenues à pratiquer l’écoute et à développer l’empathie. Entreprises, éducation, santé mentale : partout, on retrouve sa méthode. Elle l’avait pressenti. En 1972, elle déclarait : 

« Je crois que le jour viendra, et je doute d’être là pour le voir, où les gens se réuniront de partout pour jouer aux jeux. »

Viola Spolin

Ses dernières années sont marquées par un accident vasculaire cérébral. En fauteuil roulant, la parole devenue difficile, Viola Spolin reçoit la visite de son vieux compagnon de route David Shepherd. Elle lui prend les mains. Sans un mot, ils partagent une connexion d’une chaleur et d’une lucidité absolues. Tout son enseignement tient dans ce silence. Elle s’éteint en 1994. Paul Sills l’affirmait : son enseignement nous survivra à tous. La Second City est le tsunami. Spolin, elle, est l’onde qui l’a déclenché.

Pour Aller plus loin | Ressources

Envie de creuser la méthode de Viola Spolin ? Voici par où commencer.

  • Les livres de référence : Improvisation for the Theater (1963), le manuel fondateur et ses plus de 200 jeux, à compléter avec Theater Games for the Lone Actor, son ouvrage pour comédiens en solo.
  • À explorer sur le site :

Commentaires

    Laisser un commentaire

    Besoin d'aide ?