· Culture Impro

Aux origines de l’impro | 2500 ans d’histoire du théâtre

Aristote, Commedia dell’arte, Chicago, LNI… Remonte le fil de l’histoire du théâtre d’improvisation, de ses racines antiques aux formes modernes.

Par Seb Haméon
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Tu penses que le théâtre d’improvisation est une invention récente ? Détrompe-toi. Bien avant les scènes codifiées et les textes appris par cœur, l’impro constitue l’essence originelle de l’art dramatique. Avant même d’être écrit, le théâtre s’est d’abord inventé sur le vif, en direct. Remontons ensemble le fil de cette longue histoire, de l’Antiquité gréco-romaine jusqu’à nos jours.

Les racines antiques

Pour trouver les premières traces de l’improvisation théâtrale, il faut remonter très loin. Dans sa Poétique, Aristote affirme déjà que la tragédie comme la comédie sont nées d’improvisations spontanées. L’impro serait donc à la racine même du théâtre.

Dès le IIIᵉ siècle avant J.-C., les mimes gréco-romains créent sur-le-champ des récits inspirés de thèmes mythologiques ou domestiques. À Rome, les fabules atellanes poussent l’exercice plus loin : ces saynètes populaires réunissent des comédiens souvent masqués, qui improvisent leurs dialogues à partir d’un simple canevas. Quand les mots manquent, place aux acrobaties et aux coups de bâton ! Leur matière première ? La vie quotidienne, puisée dans toutes les classes sociales.

L’âge d’or | La Commedia dell’arte

Cap sur l’Italie du XVIᵉ siècle. C’est là que l’improvisation connaît son âge d’or avec la Commedia dell’arte, la « comédie des artistes ». Face au théâtre écrit et lettré (la commedia erudita), les comédiens improvisent entièrement leurs dialogues à partir de canevas affichés en coulisses.

Cette discipline repose sur des règles précises. Chaque acteur incarne un personnage type, reconnaissable à son masque : Pantalon le vieil avare, le Dottore pédant, le Capitaine fanfaron, ou encore les valets (les Zanni) comme Arlequin, Brighella et Colombine. Seuls les amoureux jouent à visage découvert. Pour relancer l’action, les comédiens dégainent leurs lazzi, des gags parfaitement rodés.

Véritables acrobates, musiciens et psychologues, ces artistes ont inspiré Shakespeare et Molière. La forme décline au XVIIIᵉ siècle, quand Goldoni fige enfin les textes.

Le XXᵉ siècle | Former l’acteur

Changement de décor. À la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, l’improvisation ne monte plus sur scène : elle entre en répétition. Elle devient un formidable outil pédagogique.

En Russie, Stanislavski l’intègre au Théâtre d’Art de Moscou pour aider ses comédiens à fuir les clichés et à trouver la vérité intérieure du personnage, par le prisme de l’action physique. En France, Jacques Copeau fonde le Vieux-Colombier (1913) puis son école (1921). Son combat ? Le cabotinage, ce jeu artificiel qu’il rêve de remplacer par une « Nouvelle Comédie Improvisée ». Ses disciples Saint-Denis et Dasté diffuseront la méthode. Enfin, Jacques Lecoq ouvre son école parisienne en 1956, dédiée au théâtre physique, au masque neutre, au mime et au mouvement.

Infographie Les pionniers de l’improvisation
Aristote 384 – 322 av. J.-C. L’impro à la racine même du théâtre.
Stanislavski 1863 – 1938 Trouver la vérité intérieure du personnage.
Jacques Copeau 1879 – 1949 La guerre au cabotinage.
Viola Spolin 1906 – 1994 La « mère » des theater games.
Del Close 1934 – 1999 Le Long Form & le « Oui, et… ».
Robert Gravel 1944 – 1996 Le Match d’improvisation (LNI).
Keith Johnstone 1933 – 2023 Le Theatresports et le jeu des statuts.
Jacob Levy Moreno 1889 – 1974 Le Théâtre de la spontanéité et le psychodrame.

Soigner et éveiller | Usages thérapeutiques et sociaux

L’impro ne s’arrête pas aux planches. Elle investit aussi le soin et l’engagement social. Dès 1921, à Vienne, Jacob Moreno crée le Théâtre de la Spontanéité. Sa découverte : rejouer une scène permet d’extérioriser ses conflits intimes. Ainsi naît le psychodrame, où la catharsis ne s’adresse plus au public, mais au patient lui-même, qui rejoue ses traumatismes pour s’en libérer.

Dans les années 1970, le Brésilien Augusto Boal invente le théâtre-forum. Ici, les spectateurs deviennent « spect-acteurs » : ils montent sur scène et improvisent des solutions pour renverser une situation d’oppression.

Chicago et la comédie improvisée américaine

Direction les États-Unis. Dans les années 1950, Chicago invente le spectacle d’impro tel qu’on le connaît aujourd’hui. À l’origine, une femme : Viola Spolin. Cette travailleuse sociale, surnommée la « mère » de la discipline, imagine plus de 200 jeux théâtraux (theater games) pour libérer l’intuition et la spontanéité. Son livre Improvisation for the Theater (1963) devient la bible du genre.

En 1955, son fils Paul Sills fonde avec David Shepherd The Compass Players. Le public adore les saynètes créées à partir de ses propres suggestions. Puis, en 1959, naît The Second City. Ce théâtre mythique fait de l’improvisation un outil d’écriture pour ses revues satiriques. Véritable pont vers Saturday Night Live, il révèle des stars comme John Belushi, Bill Murray, Gilda Radner, Mike Myers ou encore Tina Fey.

Une seule source, mille usages Les 4 visages de l’improvisation Tour à tour art, outil, soin et sport, l’impro revient toujours à la même source : la liberté de créer l’instant présent.
🎭 Art populaire Créer et divertir sur le vif
Des mimes antiques à la Commedia dell’arte Une matière puisée dans la vie quotidienne
🎓 Outil de l’acteur Former et affiner le jeu
Fuir les clichés avec Stanislavski La guerre au cabotinage de Copeau
💚 Méthode de soin Se libérer par le jeu
Le psychodrame de Moreno Le théâtre-forum de Boal
🏒 Discipline sportive Jouer la compétition
Le Match d’improvisation (LNI) Le Theatresports de Johnstone

Les formes modernes | Récit et compétition

Deux révolutions vont ensuite façonner l’impro moderne. La première est un schisme, mené par Del Close. Convaincu que l’improvisation peut se suffire à elle-même, il invente le Long Form. Son chef-d’œuvre : le Harold, où un seul mot du public génère 30 à 40 minutes de spectacle. En 1983, il fonde avec Charna Halpern l’ImprovOlympic. Sa philosophie ? Le « Oui, et… », le Group mind et les callbacks, loin de la blague facile.

La seconde révolution est sportive. En Angleterre, Keith Johnstone crée le Theatresports, format compétitif inspiré du catch. Il sera à l’origine notamment des fameux status. En 1977, à Montréal, Robert Gravel et Yvon Leduc fondent la LNI : le Match d’improvisation. Patinoire, maillots, arbitre zébré, votes du public… ce pastiche du hockey conquiert bientôt toute l’Europe francophone.

D’Aristote à la LNI, le théâtre d’improvisation traverse les siècles sans jamais vieillir. Tour à tour art populaire, outil de l’acteur, méthode de soin ou discipline sportive, il revient toujours à la même source : la liberté de créer l’instant présent.

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