Un mendiant qui domine une reine. Un roi qui rampe face à son serviteur. Absurde ? Pas pour Keith Johnstone. Pour ce génie de l’improvisation, le status n’a rien à voir avec la condition sociale : c’est un comportement que tu joues, à chaque instant, face à chaque personne. Et une fois que tu comprends ce mécanisme, ton jeu d’improvisateur ne sera plus jamais le même.
Le status | Un comportement, pas une condition sociale
Première idée reçue à déconstruire : le status n’a rien à voir avec ta position sociale, ton compte en banque ou ton titre professionnel. Keith Johnstone est formel là-dessus. Un mendiant peut parfaitement jouer un status haut face à une duchesse qui, elle, se comporterait en status bas. C’est d’ailleurs ce décalage entre le statut social et le statut joué qui fait souvent rire le public.
Ce que Johnstone appelle le « status » — volontairement à l’anglaise pour le distinguer du statut social — désigne ce que tu fais à l’autre, et non ce que tu es. Ce n’est pas une étiquette sociale, c’est un comportement vivant, dynamique, qui s’ajuste à chaque interaction.
Et pourquoi ce mot plutôt qu’un autre ? Johnstone l’explique lui-même avec humour : il ne voulait pas parler de « domination et soumission » pour ne pas avoir à enfiler un costume en cuir (cf. interview ci-dessous). Le mot « status » s’impose donc, neutre et opérationnel.
Si tu veux creuser le sujet, un seul conseil : lis son livre « Impro, Improvisation & Théâtre » !
On ne prend pas le status haut, on te le concède. C’est toujours dans la relation à l’autre que le statut se construit. C’est là que la magie opère.
Règle d’or
La balançoire | Comment fonctionne la transaction de statut
Imagine une balançoire, style tape-cul. Quand tu montes, l’autre descend. C’est exactement ainsi que fonctionne le status selon Johnstone : chaque interaction humaine est une suite d’ajustements constants, une négociation silencieuse et permanente pour se placer légèrement au-dessus ou en dessous de l’autre.
L’exemple de la loge de comédien est parlant. Un acteur entre et annonce : « J’ai eu le rôle ! » Les autres le félicitent, mais intérieurement, leur status vient de baisser d’un cran. À l’inverse, s’il dit « Ils m’ont trouvé trop vieux », ses collègues compatiront sincèrement — tout en se sentant, imperceptiblement, un peu mieux.
Cette mécanique, les grands dramaturges l’ont toujours exploitée. Chez Molière, par exemple, les personnages alternent constamment entre l’élévation de soi et le rabaissement de l’autre, réplique après réplique. Ce n’est pas du hasard : c’est la transaction de status à l’œuvre, moteur du théâtre comique.
Les signes physiques du statut haut et du statut bas
Bonne nouvelle : le status se lit dans le corps. Et il s’y joue aussi. Voici les principaux marqueurs physiques à connaître et à expérimenter sur scène.
| Critère | Status haut | Status bas |
|---|---|---|
| Regard | Contact visuel soutenu, ou ignore totalement l’autre | Regard furtif, revient brièvement vers l’autre |
| Tête | Immobile en parlant | Bouge fréquemment |
| Gestes | Contrôlés, décidés | Tics nerveux, mains près du visage |
| Occupation de l’espace | Prend de la place, mouvements fluides | Corps replié, longe les murs |
| Contact physique | N’hésite pas à toucher | Se touche lui-même plutôt que l’autre |
| Voix et rythme | Posé, ralenti, phrases complètes | Rapide, hésitant, « euh » courts en début de phrase |
| Pieds | Légèrement tournés vers l’extérieur | Pointés vers l’intérieur |
Le joueur de status haut envoie un message clair : « Ne m’approche pas, je mords. » Le joueur de status bas, lui, répond : « Ne me mords pas, je n’en vaux pas la peine. » Deux postures défensives, deux comportements opposés — mais tous deux lisibles instantanément par le public, sans qu’un seul mot ne soit prononcé.
Statut et dramaturgie | Comédie, tragédie et dynamique Maître/Serviteur
Le status n’est pas qu’un outil de jeu : c’est le fondement même de toute dramaturgie. Johnstone le démontre en réinterprétant les deux grands piliers du théâtre occidental.
La comédie fonctionne sur une perte de status — mais uniquement si le public n’éprouve aucune sympathie pour la victime. Un homme qui glisse sur une peau de banane fait rire si on ne le connaît pas. Ton grand-père aveugle qui tombe ? Personne ne rit. La chute n’est drôle que lorsque le status baisse ET que l’empathie est absente.
La tragédie, elle, raconte l’histoire inverse : la chute d’un personnage de status haut. Le héros tragique doit encaisser les pires épreuves tout en conservant farouchement son status. S’il s’effondre dans une posture gémissante, il perd toute sa puissance — et le public avec lui.
Quant à la dynamique Maître/Serviteur, elle repose sur une règle simple : tout l’espace appartient au maître. Le serviteur occupe le minimum de place, reste à la lisière, se fait discret. Mais dès que le maître disparaît ? Il s’étale sur les meubles, vole le cognac — et le public adore.
Ne confonds pas status haut et arrogance. Un vrai haut status n’en a pas besoin. Pense à Élisabeth II : jamais un mot plus haut que l’autre, et pourtant, personne n’osait lui tenir tête.
Le piège à éviter
Le statut comme outil libérateur pour l’improvisateur
Voilà sans doute l’enseignement le plus précieux de Johnstone pour l’improvisateur : connaître son status suffit pour entrer en scène. Plus besoin de paniquer à la recherche de la bonne idée ou de construire intellectuellement toute une scène avant de se lancer. Il te suffit de savoir si tu joues haut ou bas — et ton corps fait le reste.
Mieux encore : le status est dynamique. Il n’est pas gravé dans le marbre. Un même personnage peut dominer face à ses élèves et se retrouver complètement soumis face à sa femme en rentrant chez lui. C’est précisément cette variation qui rend les personnages crédibles et les scènes vivantes.
Johnstone note d’ailleurs que les adolescents sont un terrain d’expérimentation naturel : ils pratiquent les jeux de status en permanence, souvent sans en avoir conscience. Les initier à ce concept, c’est mettre des mots — et des outils — sur ce qu’ils vivent déjà.
L’objectif sur scène n’est pas de forcer le trait. Il s’agit de se placer juste un peu au-dessus ou en dessous de son partenaire. Ce léger ajustement suffit à transformer une scène ordinaire en interaction humaine authentique et captivante.
Le statut, selon Keith Johnstone, est un petit modèle des interactions humaines — simple, universel, et immédiatement opérationnel sur scène. Tu n’as plus qu’une chose à faire : expérimenter. Observe, ajuste, et laisse la balançoire du status transformer ton jeu.
Des exemples connus pour illustrer les status

AU THÉÂTRE
- Le Clown blanc et l’Auguste. Ce duo archétypal du cirque est l’incarnation même du jeu de statuts. Le clown blanc adopte un profil haut, représentant l’autorité, la rigueur et la volonté de donner des leçons, tandis que l’auguste joue le profil bas, se montrant souvent maladroit et naïf, mais faisant tout son possible pour faire bonne figure devant le clown blanc.
- Orgon / Tartuffe (Tartuffe de Molière). Tartuffe est un imposteur sans ressources, accueilli par charité. Il prend progressivement toute la place dans la maison, dans les décisions, dans l’espace physique des scènes. Orgon, le maître de maison, se ratatine à chaque interaction face à lui. Le status joué de Tartuffe monte à mesure qu’Orgon cède.
- Figaro / le Comte (Le Mariage de Figaro de Beaumarchais). Le valet joue constamment au-dessus de son maître sur le plan de l’intelligence et de l’initiative. Le Comte a le statut social absolu, et pourtant il est perpétuellement déjoué, contourné, ridiculisé. Johnstone aurait adoré cette pièce.
DANS LA LITTÉRATURE ET LES MYTHES
- Julien Sorel (Le Rouge et le Noir de Stendhal). Julien est fils de charpentier. Il joue pourtant un status haut dans presque toutes ses interactions, par le contrôle de soi, la froideur calculée, le refus de plier. Ses « supérieurs » sociaux finissent souvent par le craindre ou l’admirer. Stendhal construit tout le roman sur cette dissociation.
- Sherlock Holmes et le docteur Watson. L’intelligence surprenante de Holmes, qui possède le status haut du génie déductif, prend toute sa saveur et sa dimension face au regard admiratif de son allié Watson, dont le statut de narrateur le place en position d’observateur ébloui.
- Raskolnikov / le juge Porphyre (Crime et Châtiment de Dostoïevski). Raskolnikov croit jouer haut (le surhomme qui a transcendé la morale). Porphyre joue bas en apparence — bonhomme, hésitant, distrait. Mais c’est lui qui tire tous les fils. Même structure que Columbo, avec une profondeur psychologique en plus.


DANS LE CINÉMA, LE BURLESQUE ET LA CULTURE POPULAIRE :
- Clarice Starling / Hannibal Lecter (Le Silence des Agneaux). Clarice a le statut institutionnel le plus élevé (FBI), Lecter est en cage. Et pourtant : c’est lui qui mène chaque entretien. Regard fixe, voix posée, silence choisi, il ne cède jamais l’espace. Elle entre chaque fois avec un but, elle en ressort conditionnée. Renversement total de status joué vs statut social.
- Le Joker face à Batman (The Dark Knight de Nolan). La scène d’interrogatoire est un cas d’école. Batman frappe, domine physiquement, occupe l’espace. Le Joker rit, encaisse sans broncher, reprend la parole au rythme qu’il impose. Il joue un status haut absolu dans une posture de total abandon physique.
- Columbo face aux suspects. Le lieutenant Columbo incarne le status bas joué à la perfection : imperméable, vêtements froissés, regard fuyant, « encore une petite chose »… Le suspect (souvent de haute condition sociale) se détend, se croit dominant et c’est là qu’il se piège lui-même. Colombo joue le bas pour obtenir le haut. Mécanique pure.
- Stan Laurel et Oliver Hardy. Ces deux icônes illustrent à la perfection le couple classique dominé-dominant. Le personnage dominé, qui a une tendance inconsciente à se sentir inférieur, recherche naturellement la compagnie du dominant, qui lui a besoin de se sentir supérieur. Malgré leurs chamailleries, ils ont la candeur d’un enfant et s’opposent en permanence.
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