· Les Maestros de l'Impro

Keith Johnstone | Biographie d’un pionnier du théâtre

Qui est Keith Johnstone ? Inventeur du Theatresports et auteur d’Impro, il a marqué le théâtre d’improvisation. Voici son parcours et ses concepts.

Par Seb Haméon
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Tu montes sur scène pour un spectacle d’impro ? Tu travailles le status en atelier ? Alors tu marches déjà dans les pas de Keith Johnstone. Ce pédagogue anglais, exilé au Canada, a inventé le Theatresports et posé les bases théoriques de l’impro moderne. Son livre Impro reste une bible mondiale. Sa méthode ? Libérer le joueur de sa peur de mal faire. Plongée dans la vie et les idées de l’un des maestros les plus influents de l’histoire de l’improvisation.

La carte du Maestro Les Maestros
Portrait de Keith Johnstone
Keith Johnstone Père de l’impro moderne
Dates 1933 – 2023
Nationalité Anglais, exilé au Canada
Discipline Pédagogue de l’improvisation théâtrale
Apport majeur Inventeur du Theatresports et théoricien du « status »
Œuvre-clé Impro : Improvisation and the Theatre (1979)

Le parcours | De l’école buissonnière aux planches

Tout commence en Angleterre. Keith Johnstone y naît et y grandit. Enfant, il apprend à lire seul, presque en cachette, en déchiffrant des bandes dessinées. Mais l’entrée à l’école publique brise cet élan. Il vit ce système comme un traumatisme. On lui apprend à refouler ses idées, jugées « psychotiques, obscènes ou banales ». Il en ressort timide, complexé, la spontanéité verrouillée.

De cette blessure naît une conviction. Pour lui, l’école traditionnelle tue la créativité des enfants. Un souvenir d’études le marque à vie : son professeur d’art, Anthony Sterling, demande d’imaginer la trace d’un clown roulant en monocycle dans la peinture noire. Les jeunes adultes échouent lamentablement. Les plus belles œuvres, révèle le professeur, avaient été peintes par des enfants de huit ans. La leçon est limpide : le désir de perfection étouffe l’instinct.

Vient ensuite le déclic théâtral. Adulte, il devient d’abord instituteur auprès d’enfants de huit ans à Battersea, puis se tourne vers l’écriture. Mais la page blanche le paralyse. En 1956, George Devine et Tony Richardson, directeurs du Royal Court Theatre de Londres, commandent une pièce à Johnstone. Deux ans plus tard, Brixham Regatta est montée, mais la critique l’éreinte. Qu’importe. L’homme devient l’un des meilleurs lecteurs de l’institution, avalant jusqu’à soixante pièces par semaine. Puis il rejoint le « Writers’ Group ». Là, agacé par les débats stériles, il pousse les auteurs à quitter la parole pour jouer. Le groupe se mue en laboratoire d’improvisation.

Keith Johnstone De l’Angleterre au Canada Le parcours d’un pionnier de l’improvisation
Enfance · Angleterre Apprend à lire seul avec des BD. L’école brise sa spontanéité.
1956 Le Royal Court Theatre de Londres lui commande une pièce.
1958 Brixham Regatta est montée, éreintée par la critique.
Années 60 Fonde The Theatre Machine. Tournées en Europe.
1966–1971 Enseigne à la prestigieuse RADA.
1967 Joue à l’Exposition Universelle de Montréal.
1970 Départ pour le Canada, Université de Calgary.
1977 Fonde la Loose Moose Theatre Company.
1978 Premier match public de Theatresports.
1979 Publie Impro, la « bible » de l’impro.

Dès lors, sa pédagogie s’invente. Nommé directeur artistique associé, il enseigne au Royal Court Theatre Studio sans avoir lui-même de formation d’acteur. Il affiche au mur tout ce que ses anciens professeurs lui avaient interdit, et en fait son programme. Sa méthode s’oppose frontalement à Stanislavski et à ce qu’il appelle le « théâtre de taxidermie » du West End.

Le mouvement s’accélère au milieu des années 60. Keith Johnstone fonde la troupe The Theatre Machine. Soutenu par le British Council, il sillonne le Royaume-Uni et l’Europe. En 1967, la troupe joue même à l’Exposition Universelle de Montréal. Cette notoriété le conduit à enseigner à la prestigieuse RADA, de 1966 à 1971.

Puis tout bascule vers l’ouest. En 1970, il quitte l’Angleterre pour le Canada et devient professeur à l’Université de Calgary. Il y anime d’abord de discrets ateliers de midi, les « Secret Impro Shows », où l’on expérimente sans filet. En 1977, il fonde la Loose Moose Theatre Company avec Mel Tonken, dans un ancien marché aux bestiaux. C’est là qu’il concrétise une vieille obsession née dans les années 1950 : remplacer les catcheurs par des improvisateurs. La censure du Lord Chamberlain le lui avait interdit en Angleterre. Au Canada, libre enfin, il crée le Theatresports, un short form. Le premier match public a lieu en 1978. Le succès, lui, sera planétaire.

Il est décédé le 11 mars 2023 (à 90 ans) à Calgary au Canada.

Notre conseil lecture
Couverture de Impro : Improvisation & théâtre

Impro : Improvisation & théâtre

Keith Johnstone · Du Layeur Eds, 2026, 304 p.

La bible de l'improvisation théâtrale, qui n'a pas pris une ride depuis 1979.

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La révolution | Comment Keith Johnstone a réinventé l’improvisation

Alors, qu’a-t-il vraiment changé ? Beaucoup de choses. Car Keith Johnstone n’a pas seulement écrit des pièces : il a bâti une méthode et inventé des formats qui font aujourd’hui le tour de la planète.

Sa première révolution est pédagogique

Sans formation d’acteur, il conçoit une approche à contre-courant de la méthode Stanislavski. Son idée forte : le talent n’est pas rare, il est réprimé. Pour le libérer, il demande à ses comédiens de ne pas faire de leur mieux, d’oser être « ennuyeux », de désamorcer le censeur intérieur et la peur de l’échec. Une pédagogie de la permission, en somme.

Sa deuxième révolution est théorique

Johnstone décortique le status, cette mécanique de domination et de soumission qui régit chaque interaction humaine. Il théorise aussi la spontanéité, la narration par réincorporation et le travail du masque. Autant d’outils devenus universels.

Sa troisième révolution est spectaculaire

Au sens propre. En 1978, à Calgary, il lance le premier match public de Theatresports. Le principe ? Deux équipes s’affrontent, notées par des juges, sous les acclamations du public. Le succès est foudroyant. Dès le début des années 1980, le format gagne Vancouver, Toronto, New York, puis le Danemark, l’Australie, le Royaume-Uni. Un véritable phénomène culturel.

Restait à transmettre. En 1979, il publie Impro: Improvisation and the Theatre, vite devenu la bible de milliers de créateurs. Vingt ans plus tard, Impro for Storytellers (1999) scelle son statut de pionnier.

Les concepts-clés | Les grands outils de la méthode Johnstone

Entrons maintenant dans l’atelier. Voici les quatre notions phares qui structurent toute la pensée de Keith Johnstone. Chacune est un point de départ concret pour tes propres exercices d’impro.

La méthode Les 4 outils de la méthode Johnstone Quatre notions phares qui structurent toute sa pensée — et autant de points de départ pour tes ateliers d’impro.
01 La spontanéité Faire taire le censeur intérieur. Sa maxime : « Ne faites pas de votre mieux. » Oser être évident, sans juger ses idées.
02 Le status La mécanique de domination et de soumission qui régit chaque échange. Une balançoire : j’abaisse mon status, j’élève celui de l’autre.
03 La réincorporation Ne pas foncer vers le neuf. Récupérer un détail « mis de côté » et le ramener dans l’action pour boucler l’histoire.
04 Les masques (Trance Masks) Laisser l’objet posséder le corps. Le miroir déclenche la « transe » et court-circuite l’intellect de l’acteur.

La spontanéité et l’éloge de l’évidence

Pour Johnstone, notre créativité est bridée par un « veilleur à la porte de l’esprit » : ce censeur intérieur qui trie, juge et bloque nos idées. L’éducation nous a appris à vouloir être intelligents ou drôles. Résultat : on se paralyse. Sa parade tient en une maxime restée célèbre : « S’il vous plaît, ne faites pas de votre mieux. » Chercher à faire mieux que soi, c’est trahir sa vraie nature. Il pousse même ses élèves à se vouloir « moyens » ou « ennuyeux » pour désamorcer l’anxiété. Tu peux découvrir notre article pour avoir des clés pour ne plus bloquer sur scène.

Son autre pilier ? L’évidence. Contre l’obsession de l’originalité, il affirme que « plus un improvisateur est évident, plus il paraît original ». Dire la première chose qui vient, sans la comparer ni l’évaluer, révèle ta personnalité véritable. C’est là, précisément, que jaillit la vraie créativité. Un principe simple à travailler dès les premiers ateliers de spontanéité.

Le status

Voici sans doute sa contribution la plus marquante au théâtre : le status de Keith Johnstone ! Johnstone part d’un constat : comme les autres animaux, les humains obéissent à un instinct de hiérarchie, un pecking-order qui infuse nos moindres gestes. Attention, le status n’est pas ta position sociale réelle. Ce n’est pas un état, c’est une action : quelque chose que tu fais par ton comportement. Un « haut status » garde la tête immobile, soutient le regard, se tient droit et bouge avec fluidité. Un « bas status », lui, se fait tout petit, hésite, dit « euh », se touche le visage et fuit le contact visuel.

Surtout, le status fonctionne comme une balançoire : le fameux see-saw principle. Chaque interaction devient une transaction. Si tu abaisses ton propre status, tu élèves automatiquement celui de l’autre, et inversement. En jouant ces bascules, tu crées des scènes qui ressemblent à la vraie vie. Un terrain de jeu idéal pour tes exercices à deux.

Le status : le principe de la balançoire Le status n’est pas un état, c’est une action
↑ Haut status
Tête immobile
Regard soutenu
Dos droit
Gestes fluides
La bascule
↓ Bas status
Se fait tout petit
Fuit le regard
Hésite, dit « euh »
Se touche le visage
Le see-saw principle : chaque interaction est une transaction. Si j’abaisse mon status, j’élève automatiquement celui de l’autre — et inversement.

La narration par la réincorporation

Comment raconter une histoire sans script ? Johnstone répond par une image puissante : « L’improvisateur doit être comme un homme qui marche à reculons. Il voit d’où il vient, mais il ne prête aucune attention à l’avenir. » Autrement dit, ne cherche jamais à deviner la fin de ta scène. Vouloir la diriger vers un futur préétabli détruit ta connexion au présent.

La clé porte un nom : la réincorporation (ou le callback). Quand tu es bloqué, ne fonce pas vers une idée neuve, car tu perdrais ton public. Regarde plutôt en arrière. Récupère un détail, un objet, un incident « mis de côté » en début de scène, et ramène-le dans l’action. C’est ce retour qui donne à ton histoire sa forme et son équilibre. L’effet sur la salle est magique : quand un élément passé resurgit, le public applaudit. Inconsciemment, il savoure ce chaos qui s’ordonne soudain. Un mécanisme parfait à muscler avec des exercices de narration.

Les masques et la trans

Dernier grand outil, le plus troublant aussi. Nourri par ses lectures en anthropologie et par le théâtre de Jacques Copeau, Johnstone utilise les demi-masques, ou Trance Masks, pour court-circuiter l’intellect de l’acteur. Ici, pas question de « faire semblant ». Le porteur doit accepter de laisser l’objet prendre le contrôle de son corps. Johnstone parle littéralement de « transe » et de « possession ».

Pour aider l’acteur à lâcher prise, il se pose en figure d’autorité rassurante et le libère de toute responsabilité morale : ce que fait le masque ne t’appartient plus. L’activation passe par le miroir. Yeux fermés, esprit vidé, l’acteur se découvre soudain dans la glace : ce choc visuel, la charge, pousse son corps à épouser les traits du masque. Souvent, un nouveau masque se comporte comme un enfant de deux ans qui découvre tout pour la première fois, dans une liberté viscérale.

« L’improvisateur doit être comme un homme qui marche à reculons. Il voit d’où il vient, mais il ne prête aucune attention à l’avenir. » Keith Johnstone

Envie d’autres formules qui font mouche ? File lire notre article « 35 citations » sur l’impro et ses maîtres.

L’héritage aujourd’hui | Une méthode qui vit encore sur scène

Que reste-t-il de tout cela ? Énormément. Car l’empreinte de Keith Johnstone ne s’est jamais effacée. Ses deux ouvrages, Impro (1979) et Impro for Storytellers (1999), restent la bible de milliers de créateurs à travers le monde. On y puise encore aujourd’hui, atelier après atelier.

Mais son héritage est aussi vivant que théorique. Le Theatresports, né à Calgary en 1978, a essaimé de Vancouver à New York, du Danemark à l’Australie. À sa suite, d’autres formats qu’il a imaginés continuent de tourner : le Micetro (ou Maestro), le Gorilla Theatre ou encore le Life Game. Autant de dispositifs que tu croises probablement, souvent sans le savoir, quand tu montes sur scène ou quand tu assistes à un match d’impro. Ses concepts de status, de spontanéité et de réincorporation, eux, irriguent toujours la pédagogie contemporaine. Preuve qu’un pionnier ne prend jamais vraiment sa retraite.

Pour aller plus loin | Ressources

Envie de creuser la méthode Johnstone ? Voici de quoi prolonger la lecture :

  • Les livres de référence : Impro: Improvisation and the Theatre (1979), l’ouvrage fondateur sur le statut, la spontanéité, la narration et le masque. À compléter avec Impro for Storytellers (1999), son second manuel centré sur la narration.
  • À explorer sur le site :
    • Notre bibliothèque d’exercices pour t’entraîner au status, à la réincorporation et au travail de masque.
    • La rubrique Ressources, avec nos sélections de livres et de podcasts sur l’impro.
    • L’article « 35 citations » pour retrouver les formules-cultes des maestros.
    • La catégorie « Les Maestros » pour découvrir les autres pionniers de l’improvisation.

Et enfin, cette vidéo où Ian Parizot évoque dans la première partie l’histoire de Keith Johnstone :

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